Chapitre 13
Gobrien était terrassé par la fatigue. Les anges blonds de l'infirmerie lui procuraient des soins. Des grondements se diffusaient dans les airs. Sa fièvre avait baissé. On lui avait fait une petite inspection sanitaire pour vérifier son état. Il était heureux de ne pas être devenu un poids d'infirme.
« Je suis un petit singe après tout. » pensait-il en souriant. « Plus léger que n'importe qui. »
Il réalisa qu'il était loin du champ de bataille. Il s'inquiétait pour Nathan. Etait-il encore en vie et joyeux. Quelle belle jambe de se retrouver dans des draps à faire une cure de bien-être. Puis, plus rien. Les pas de deux infirmières l'interpellèrent.
« C'est affreux, Ste Rosette rasée si rapidement.
- Oui, on dit qu'il n'en reste plus rien.
- Pauvre de nous. Un orphelinat si grandiose. »
Il attendit que les deux femmes se soient éloignées. D'après leurs dires, la ville où se situait Ste Rosette aurait été abondamment bombardée la nuit dernière. Durant laquelle il dormait paisiblement. Rien. Rasée. Détruite. Morte. Il se leva de son lit. En serrant les lèvres. Il jaugea un miroir posé sur sa table de chevet. Son front vint se fracasser sur la paroi de verre. Une deuxième, une troisième, une quatrième fois. Durant ces secousses de brisements, il hurlait. Il hurlait comme un chien errant. Il hurlait comme si la peur de se noyer dans ses larmes le prenait. Des gens accouraient, s'agrippaient à lui. Il se débattait. Il ne désirait que se cogner le crâne. Jusqu'à qu'il ne devienne qu'un amas de chair, de sang. Jusqu'à ce qu'il ne devienne que néant.
Chapitre 14
Sandruck Zöcker dormait mal ces derniers temps. Il n'aimait pas se reposer. C'était pour lui synonyme de paresse. La foule lui soulevait le c½ur. Le bruit était pour lui infernal. Le lieutenant Zöcker possédait un petit revolver. Revolver si précieux qui se situait entre sa peau et sa chemise. Ce n'était pas un assez gros calibre pour tenir dans une offensive longue et périlleuse, mais extrêmement efficace pour prévenir tout type de mutinerie. Sandruck était ce qu'on appelait, un gars de sang-froid. En toute occasion. Avec un sang si froid que les émotions ressemblaient à des glaçons à la dérive sur son visage. Aujourd'hui, plus de cent obus ont été anéantir les fortifications ennemies. On semblait s'acharner sur l'adversaire avec un plaisir inqualifiable. Lorsqu'il avait chargé cet après-midi, son regard s'était brièvement posé sur un soldat du camp adverse. Un gringalet aussi fin qu'un fil de rasoir. Aux cils longs. Il aurait bien pu appuyer sur la détente immédiatement en le voyant se replier. Mais, son bras ne voulait pas lui répondre et le No man's land était saccagé par les tirs. Mieux valut y faire réflexion à l'abri « douillet ». Sandruck ferma les yeux malgré le bourdonnement des assauts. Il s'alluma une cigarette. Son journal de bord patientait au fond de son blouson. Il n'avait plus envie d'écrire. Cela laisserait une trace de sa solitude sur Terre. Il n'avait aucune envie de s'épanouir. Il souhaitait une mort rapide. Bien qu'il n'y est point d'homme qui ait reçu l'occasion de lui ôter la vie.
« Le vrai courage, Sandruck, ce n'est pas de risquer sa vie en sachant n'avoir plus rien à perdre. Le véritable courage, c'est d'accepter de partir en sachant avoir tout à perdre. »
Des paroles ressurgissaient. Mais le grondement même de la terre l'empêchait de chercher l'émetteur. Les voix et les armes à boucan ne font pas bon ménage...
Chapitre 15
Gortok avait l'impression que l'on pressait son crâne dans un pilon à mouler le grain. La charrette secouait atrocement. Il n'arrivait plus à fermer l'½il.
« Merde, je suis pas mort.
- C'est ce que vous vouliez, « desne » ? »
Gortok se redressa dans un sursaut. A ses côtés, un homme aux cheveux jais veillait à son chevet, les mains sur le ventre. Il portait des lunettes assez rondes. Deux cercles qui reflétaient la blancheur des steppes gelées.
« Ma parole, c'est toi qui m'as sauvé ? »
L'homme écarquilla des yeux. Et flûte. Un étranger n'est pas sensé saisir un babillage aussi fouillis que le sien.
« « Sumimasen », monsieur le Russe. Vous n'êtes pas morts. J'aurais dû vous laisser vous faire dévorer par les corbeaux, répondit l'homme avec un aimable sourire. »
En fin de compte, Gortok aurait certainement préféré se faire bouffer par des volatiles sanguinaires que de rester assis à entendre cette voix trop charitable qui faisait de l'humour noir à la nippone.
« Où sommes-nous ? demanda-t-il par monosyllabes, si bien articulées qu'un nourrisson de trois mois aurait pu saisir sa question.
- En France.
- QUOI ? »
L'homme aux cheveux de jais fit un sourire gêné en guise de façade d'excuse.
« Oui, monsieur le Russe. Vous avez fait une petite sieste durant notre voyage. »
Gortok haussa un sourcil : avait-il confondu « sieste » avec « état comateux de très longue durée » ?
« Cela fait quatre semaines que vous dormez, monsieur le Russe.
- C'est bien joli, mais qu'est-ce qu'on fout euh... que fait-on en France ?
- Monsieur le Russe, voilà justement le problème.
- Quoi donc?
- Nous allons épauler les troupes françaises face aux Allemands.
- Qu'est-ce que ça peut vous apporter, vous les nippons, de fourrer votre nez là où ça empeste le plus ?
- Ca, monsieur le Russe, c'est une question à poser à L'empereur du Japon.
- Mouais. Quelle plaie !
- Monsieur le Russe, le choix vous appartient. Vous restez avec nous et prenez à nouveau les armes à nos côtés ou vous retournez dans votre bon pays. »
Un silence s'ensuivit. Le paysage dévoilait des colonnes sinueuses s'élever au-dessus de vallons grisâtres. Cela sentait la chair et la poudre à canon. Du parfum charbonné. Gortok resta pensif.
« Vous auriez pas du feu ? Une brindille ? De quoi fumer ?
- « Sumimasen », je ne consomme pas de tabac et j'interdis à mes hommes d'en faire usage.
- Splendide, je me retrouve à des milliers de bornes de S-Péters', dans une bicoque ambulante, avec un gus joyeusement niais et par-dessus le marché, je ne peux pas me défouler sur une cigarette... Enfer !
- Vous êtes donc mort, Monsieur le Russe. Je ne pensais pas que vous auriez une vision aussi atténuée de l'enfer. »
L'homme sortit de son uniforme un papier, assez humide. Gortok reconnut sa dernière lettre.
« « Sumimasen », Monsieur le Russe. J'ai trouvé cette chose dans votre poche pendant vos soins. J'avoue que votre écriture est maladroite. Mais c'est un langage que je peux comprendre.
- ...
- Je pensais que vous auriez aimé la reprendre. Mes hommes ne donnaient pas cher de votre espérance de vie.
- Normal, je suis une sauterelle, « lorsque la bise vient, je me trouve fort dépourvue ».
- J'aurais plutôt dit un coq. Vos cheveux sont extrêmement...
- Rouges, mmh ?
- « So, so », avez-vous pris votre décision ?
- Qu'est-ce qui m'arrive si je reste ?
- Vous mourrez probablement sur un front étranger.
- Qu'est-ce qui m'arrive si je lève l'ancre ?
- Vous essaierez de traverser tous les pays en conflit de l'Europe entière jusqu'à chez vous sans escorte. »
Gortok eut un rire cynique. Ce n'est pas comme si quelqu'un l'attendait réellement là-bas.
« « Sumimasen », Monsieur le Russe. J'ai été ordonné de lutter contre les offensives germaniques et il ne m'est plus permis de faire marche arrière. Vos proches...
- Roh, ce n'est pas comme si j'allais manquer à beaucoup de monde en laissant ma peau.
- Dois-je comprendre que vous restez, monsieur le Russe ?
- Z'êtes plutôt doué à comprendre les sous-entendus pour un étranger.
- J'aime les langues occidentales, je les ai beaucoup étudiées. En revanche, je n'apprécie la manière européenne de régler ses comptes.
- Quand chacun y trouve son baril de poudre à faire exploser, personne ne rate l'occasion.
- « So desne ». »
Les deux hommes replongèrent dans le silence. Un rugissement au loin vrillait leurs tympans.
« Si je m'engage dans votre section, à qui devrais-je le plus de politesse ?
- Au colonel Cho Hakkai.
- Mmh. Et où est ce vieux croûton au nom de ferraille ?
- Juste en face de vous, monsieur le Russe. »
Gortok faillit partir à la renverse. Un officier si jeune qui lui souriait comme un gamin de bibliothèque ? Ce type devait être hors du commun pour avoir acquis un tel grade. On aurait pu attendre un centenaire que la sauterelle amatrice de belles créatures qu'il était atteigne le rang de caporal. Il n'aimait pas se retrouver avec de trop lourdes responsabilités. Ca l'emmerdait trop.
« Monsieur le Russe a sûrement un nom moins difficile à éplucher ? s'enquit sur un ton jovial le colonel.
- Djiorawski Gortok, chef. »
Gortok ricana intérieurement devant la mine déconfite de son nouveau supérieur.
« Go-Djio, parfait.
- Comment ? s'étonna le russe.
- Je préfère vous nommer Gojyo, monsieur le Russe. Etant désormais membre à part entière de notre groupe armé, il est peut-être plus adapté de vous fournir un pseudonyme. J'ai simplement pris les premières syllabes de vos nom et prénom.
- Godjio, je n'aime vraiment pas. Ca sonne comme un nom de chien.
- Oh mais, soldat Gojyo, fit le colonel Hakkai en se levant pour examiner la file de camions roulant derrière eux avec un bruit de moteur sourd étouffé par la neige, il vous faudra bien le tolérer. Cela me ferait de la peine... »
Gortok eut un rictus désespéré et se mit la tête entre les mains. Le colonel remit son chapeau de toile avec un sourire. Les flocons semblaient vibrer comme des clochettes d'euphorie.
Chapitre 16
Lorsque le soleil se levait, Nathalie se demandait si, à l'Est, la terre n'était pas plus verte, si le vent n'était pas plus doux, si le ciel n'était pas plus clair. Lorsque le soleil se couchait, Nathalie se demandait si, à l'Ouest, la terre n'était pas moins consumée, si le vent n'était pas moins amer, si le ciel n'était pas moins sombre. Ici était le juste milieu : on crevait d'une rafle de métal dans le ventre, d'un débris, de la morsure du froid, de souffles maladifs. Ici, on ne fuyait plus la mort : on la banalisait. Une mort comme une dame qui passe pour saluer et part avec un retour prometteur, un homme ou plus dans sa voiture. Gobrien était revenu hier. Il avait sur le front un bandeau crasseux qui lui encerclait le crâne. Le garçon s'était jeté dans ses bras, sans raison aucune : Nathalie avait eu son uniforme trempé de perles d'eau salée. Elle avait deviné lorsque les compagnons de la section étaient venus consoler le soldat ; quand ces derniers croyant le réconforter, lui avaient appris que les permissions allaient bientôt être distribuées et que les lettres allaient affleurer, Gobrien avait redoublé ses sanglots. Les plus cyniques des soldats l'avaient traité de « petit chiard ». Nathalie avait alors entraîné Gobrien plus loin dans les galeries, le plus loin des coups de feu. Aujourd'hui, le soleil se couchait lentement et au-delà des barbelés qui s'accrochaient au décor, cette boule de feu ressemblait à une joie qui s'éteint dans l'abîme.
« Nathan... »
Nathalie rompit sa contemplation. Gobrien, les yeux rougis par la fatigue et les joues peintes en sillons boueux, la regardait.
« Qu'est-ce qu'il y a, petit gars ? Encore un biscuit beurré ? J'en ai encore dans mes poches.
- Nathan, qu'est-ce qu'on fait ici au juste ? »
Nathalie cligna des yeux : elle ne se souvenait pas d'avoir fait ingurgité au garçon du pinard. Quelle question ! A en mourir d'hilarité...
« Ce qu'on fait ici ? On attend. Puis on perce. Comme d'habitude.
- Et les autres de l'autre côté ? Les boches, ils font quoi ?
- Ils attendent qu'on perce.
- Pourquoi ?
- C'est la stratégie, tu sais. C'est des traits d'esprit de généraux qui prétendent mener des guerres du bout des doigts.
- Je ne crois pas que c'est de la stratégie.
- Mon petit gars, tu as tout bon. »
Les galeries s'illuminaient. La neige ressemblait à des cascades de diamants sur les parois.
« Nathan...
- Oui ?
- Je peux te demander une faveur ?
- Tout ce que tu veux mais pas de rhum à volonté.
- Tu veux bien devenir mon frère ? »
Nathalie eut un hoquet de surprise. Son fusil avait tressauté dans ses bras.
« Ton frérot ? Tu n'en as pas ?
- J'ai plus de famille.
- Mais tu as forcément des amis, des gens auxquels tu tiens qui se trouvent à l'arrière, non ?
- Rasé.
- Rasé ?
- Il y a deux jours, tous mes trésors ont été rasés... »
Nathalie sentit un poids sur sa gorge. Tout ce qu'elle pouvait répondre s'évaporait devant un regard vide, épuré d'espoir. Gobrien se recroquevilla avec quelques tremblements.
« Gobrien, je connais un trésor ici. »
Le garçon leva la tête.
« Là-bas, regarde. »
Elle empoigna le garçon à hausser timidement le menton vers le paysage. Au loin, une étincelle. Ce n'était pas le soleil. C'était une chevelure. D'or fondu.
« Regarde le dieu du jour qui passe. »
Le garçon se concentra sur l'horizon. Dans les lignes ennemies, un homme marchait. Un dieu blond marchait, un masque impassible comme couronne. Un halo blanc qui éclairait son vêtement noir.
« Je l'observe tous les jours, dit-elle avec un soupir. A la même heure, au même endroit, il vient ici bouder. Non, je crois qu'il cherche un peu de calme...
- On dirait un soleil.
- Bien sûr, c'est l'esprit du jour qui veille avant de s'en aller. »
L'homme disparut dans le brouillard du crépuscule. Nathalie resta songeuse. Gobrien avait repris un pâle sourire.
« Nah, grand frère... »
Nathalie eut un nouveau sursaut. Après tout, elle ne parviendrait plus à dissimuler ce sentiment. Cette envie de panser des douleurs.
« Oui, petit gars, on reviendra l'admirer demain, fit-elle en ébouriffant le garçon.
- Avec des biscuits ?
- Avec du bon caramel au sel de Guérande !
- Et du pâté !
- Et des brioches ! »
La nuit paraissait retardée un court instant. Le temps semblait ralenti par un éclair d'espérance. Espérance de trouver un nouveau support. Espérance de revoir des divinités sortir des rayons qui gomment d'un jet les douleurs.
Emcey® all rights reserved
Ca studios® all rights reserved